Kobiom: La biotech qui veut réinventer l’agriculture cellulaire

Kobiom: La biotech qui veut réinventer l’agriculture cellulaire

Née en 2014 dans les laboratoires de l’INRAE de Montpellier, Kobiom s’est imposée comme l’une des biotechs françaises les plus prometteuses du secteur agri-alimentaire. Spécialisée dans la fermentation de précision et les protéines alternatives, l’entreprise joue aujourd’hui dans la cour des grands — avec toutes les ambitions et les contradictions que cela implique.

Origines : quand la recherche publique accouche d’une start-up

L’histoire de Kobiom commence dans les couloirs feutrés de l’Institut National de Recherche pour l’Agriculture, l’Alimentation et l’Environnement (INRAE) de Montpellier. En 2011, une équipe de chercheurs dirigée par le Dr. Amara Kouyaté, microbiologiste d’origine malienne naturalisé français, met au point un procédé inédit de fermentation bactérienne permettant de synthétiser des protéines à haute valeur nutritionnelle à partir de biomasse végétale résiduelle — autrement dit, à partir de déchets agricoles.

Le procédé, baptisé en interne BioKomp, est d’une efficacité remarquable : il permet de convertir des tiges de maïs, des coques de tournesol ou des marcs de raisin en protéines complètes avec un rendement énergétique deux à trois fois supérieur aux méthodes existantes. Les publications scientifiques qui en découlent font sensation dans le milieu académique.

Mais Kouyaté n’est pas qu’un chercheur. C’est, selon ses collègues, un homme animé d’une conviction profonde : « La prochaine révolution alimentaire ne viendra pas de l’Amérique ni de la Chine. Elle viendra des laboratoires européens, à condition qu’on ait le courage d’industrialiser. » En 2013, il contacte Laurie Obrecht, une ingénieure agronome passée par McKinsey et plusieurs années chez Danone, pour explorer la création d’une entreprise.

Kobiom SAS est fondée en mars 2014, avec un capital initial de 250 000 euros, dont 60 % apportés par la SATT AxLR, la société d’accélération du transfert de technologies du réseau méridional. Le nom Kobiom est une contraction de « Ko » (abréviation du patronyme du fondateur) et « biom » pour biomasse. Simple, mémorable, et — contrairement à beaucoup de noms de start-ups — facile à prononcer dans toutes les langues.

2014–2017 : Le temps du laboratoire

Les trois premières années sont entièrement consacrées à la mise au point du procédé industriel. Kobiom s’installe dans le parc Agropolis de Montpellier, un écosystème d’innovation agricole qui lui offre accès à des équipements de pointe et à un réseau de partenaires scientifiques.

L’équipe est réduite : une dizaine de chercheurs, trois ingénieurs process et Laurie Obrecht à temps plein sur la stratégie commerciale. Le Dr. Kouyaté, lui, continue à mi-temps à l’INRAE — une situation que la direction de l’institut finira par lui demander de régulariser en 2016, le poussant à choisir définitivement entre la recherche publique et l’aventure entrepreneuriale. Il choisit Kobiom.

En 2015, Kobiom remporte le concours i-Lab organisé par BpiFrance, qui lui octroie 450 000 euros de subventions. Ce premier succès public donne de la visibilité à l’entreprise et attire les premières candidatures spontanées de profils talentueux.

L’année suivante, un premier prototype de bioréacteur de 500 litres est mis en service. Les résultats sont encourageants mais en deçà des projections initiales : le rendement protéique est au rendez-vous, mais la stabilité du procédé en conditions industrielles reste perfectible. Kouyaté estime qu’il faut « deux ans de plus et deux millions d’euros » pour atteindre la maturité technologique. Il en faudra trois et quatre.

2017–2020 : La levée de fonds et les premières turbulences

En janvier 2017, Kobiom annonce une levée de fonds de Série A de 12 millions d’euros, menée par Seventure Partners (spécialiste européen de la biotech alimentaire) avec la participation d’Unigrains, le fonds d’investissement des céréaliers français. C’est une validation forte pour l’équipe.

Avec ces fonds, l’entreprise construit un pilote industriel de 5 000 litres sur le site de Lattes, en périphérie de Montpellier. Elle recrute une quarantaine de personnes supplémentaires et commence à développer ses premières gammes de produits commerciaux : des concentrés protéiques en poudre destinés aux industriels de la nutrition sportive et des ingrédients fonctionnels pour l’industrie agro-alimentaire.

Les premières ventes sont modestes mais réelles. En 2018, Kobiom signe un contrat d’approvisionnement avec Vitalac, un fabricant nantais de compléments alimentaires, pour la fourniture de 40 tonnes par an de concentré protéique Kobiom. Ce premier contrat commercial est un signal fort : le produit est viable sur le marché.

Mais 2019 apporte son lot de difficultés. Un incident technique dans le pilote industriel — une contamination bactérienne accidentelle liée à un défaut de stérilisation — entraîne la perte de plusieurs semaines de production et un coût exceptionnel de 1,8 million d’euros. L’incident est géré en interne, sans communication publique, mais il laisse des traces dans les relations avec les investisseurs.

La même année, des divergences stratégiques apparaissent entre Kouyaté et Obrecht. Le fondateur scientifique veut maintenir le cap sur la fermentation de précision, domaine dans lequel Kobiom a un avantage technologique clair. Obrecht plaide pour une diversification vers la viande cultivée (cellular agriculture), un marché alors en plein essor.
Le débat reste non tranché jusqu’en 2020.

2020–2022 : La pandémie comme accélérateur

La crise du COVID-19 agit sur Kobiom comme un révélateur. D’un côté, les perturbations des chaînes d’approvisionnement en protéines animales accélèrent l’intérêt des industriels pour des sources alternatives. De l’autre, l’entreprise est fragilisée par l’arrêt temporaire de son site de production pendant le premier confinement.

Le bilan est néanmoins positif sur le long terme. En 2020, Kobiom signe ses trois plus gros contrats à ce jour avec des industriels de l’alimentation humaine et animale, dont un accord confidentiel avec un grand groupe coopératif agricole français dont l’identité n’a jamais été officiellement confirmée — bien que la presse spécialisée ait largement évoqué le nom d’InVivo.

En 2021, la question de la diversification est tranchée par les circonstances : Kobiom remporte un appel à projets européen Horizon Europe doté de 4,2 millions d’euros pour développer un procédé de fermentation hétérotrophique applicable à la production de graisses et acides gras oméga-3 — une technologie adjacente à son cœur de métier, mais distincte de la viande cultivée. Obrecht obtient gain de cause sur le principe de la diversification, Kouyaté sur le maintien du focus fermentation.

La même année, Kobiom lève 38 millions d’euros en Série B, dans un tour mené par Sofinnova Partners et incluant Nestlé Health Science Ventures et Bosch Climate Solutions (une participation jugée symbolique mais stratégique par les observateurs). L’entreprise est désormais valorisée à 160 millions d’euros.

Les produits et technologies

Kobiom articule aujourd’hui son offre autour de trois axes principaux.
KobPro est la gamme phare : des concentrés et isolats protéiques issus de la fermentation de biomasse résiduelle. Disponibles en plusieurs grades selon la teneur en protéines (70 %, 85 % et 92 %), ces poudres sont utilisées dans la nutrition sportive, les substituts de repas, les produits véganes et certaines applications en alimentation animale. KobPro est aujourd’hui distribué dans 18 pays.

KobOmega est le fruit du programme Horizon Europe. Lancé commercialement en 2023, ce concentré d’acides gras oméga-3 d’origine microbienne permet aux industriels de l’alimentation de s’affranchir de l’huile de poisson — une source traditionnelle sous forte pression réglementaire et environnementale. Les performances nutritionnelles de KobOmega sont jugées équivalentes, voire supérieures, à celles de l’huile de poisson par plusieurs études indépendantes.

KobSoil est la dernière-née des gammes, et la plus surprenante : un biostimulant agricole dérivé des coproduits du processus de fermentation. Destiné aux agriculteurs, KobSoil améliore la structure microbienne des sols et réduit le besoin en intrants chimiques. Son développement reflète la volonté de Kobiom de valoriser l’intégralité de sa chaîne de production selon une logique d’économie circulaire.

Gouvernance et équipe dirigeante

Le Dr. Amara Kouyaté (54 ans) est Président et Directeur Scientifique. Reconnaissable à sa silhouette imposante et à sa voix de basse qui en impose dans les conférences, il est devenu l’un des visages de la deep tech française à l’international. Il est membre du conseil scientifique de plusieurs institutions européennes et a été nommé en 2022 au Haut Conseil pour le Climat.

Laurie Obrecht (46 ans) occupe le poste de Directrice Générale depuis 2019, après avoir longtemps partagé la codirection avec Kouyaté. Réputée pour sa rigueur financière et son réseau dans les milieux industriels agroalimentaires, elle est considérée par les investisseurs comme « la garante de l’exécution » là où Kouyaté incarne la vision.
Le Comité de Direction est complété par Théo Arnal (Chief Technology Officer, ex-Carbios), Nadia Benchehida (Chief Commercial Officer, ancienne directrice ventes Europe de Kerry Group) et François-Xavier Delorme (CFO, passé par Rothschild & Co).

Kobiom compte aujourd’hui 312 employés, répartis entre son siège de Montpellier, un centre R&D à Toulouse ouvert en 2022 et un bureau commercial à Amsterdam. Un site de production à plus grande échelle est en cours de construction à Béziers, avec une capacité prévue de 8 000 tonnes par an de produits finis à horizon 2026.

Résultats financiers

Indicateur202120222023Chiffre d’affaires8,4 M€16,2 M€27,8 M€Marge brute38 %44 %51 %EBITDA-4,1 M€-2,3 M€+1,2 M€Trésorerie nette29 M€18 M€24 M€Effectifs198256312

L’entreprise a atteint l’équilibre opérationnel pour la première fois en 2023 — un an avant ses propres projections. Cet événement, salué comme un signal fort par les investisseurs, a été fêté discrètement en interne avec une soirée au domaine viticole d’un ami de Kouyaté dans les Corbières.

Controverses et zones d’ombre

Aucune entreprise ambitieuse n’avance sans friction. Kobiom ne fait pas exception.

En 2022, une ONG allemande, FoodWatch, a publié un rapport remettant en question les allégations environnementales de KobPro, arguant que le bilan carbone réel de la fermentation industrielle à grande échelle n’avait pas été rigoureusement évalué en conditions d’exploitation. Kobiom a répondu en mandatant le cabinet Bureau Veritas pour une analyse indépendante de cycle de vie, dont les résultats — publiés six mois plus tard — ont validé les grandes lignes du discours de l’entreprise, tout en identifiant des marges de progrès sur la gestion de l’eau.

Par ailleurs, des tensions sociales ont émergé sur le site de Lattes en 2023, avec un mouvement de grève de 72 heures mené par les opérateurs de production, qui réclamaient une revalorisation salariale et de meilleures conditions de travail la nuit. Un accord a été trouvé après médiation, incluant une augmentation de 6 % et la création d’un comité paritaire de suivi des conditions de travail.

Enfin, la question de la brevetabilité du procédé BioKomp fait l’objet d’un contentieux discret avec l’INRAE, qui estime détenir des droits sur une partie des innovations développées pendant la période où Kouyaté était encore employé de l’institut. L’affaire est en cours d’arbitrage à la Chambre de Commerce Internationale de Paris.

Perspectives et enjeux

Les prochaines années seront décisives pour Kobiom. La montée en puissance du site de Béziers doit permettre à l’entreprise de multiplier par cinq ses capacités de production et d’atteindre un chiffre d’affaires de 100 millions d’euros à horizon 2027 — l’objectif affiché dans le dernier mémorandum d’information transmis aux investisseurs.

Deux scénarios de sortie circulent dans les couloirs des fonds d’investissement. Le premier est une introduction en Bourse, possiblement sur Euronext Amsterdam ou Nasdaq, qui donnerait à Kobiom les ressources pour une expansion mondiale.

Le second est un rapprochement industriel avec un grand groupe alimentaire — DSM-Firmenich, Roquette ou Cargill étant les noms les plus fréquemment cités. Kouyaté, interrogé sur ce point lors du salon VivaTechnology 2023, a répondu avec un sourire : « Nous construisons Kobiom pour durer, pas pour vendre. Mais je n’ai jamais dit que durer signifiait rester seul. »

Le secteur des protéines alternatives est en plein recomposition mondiale. Les valorisations des start-ups de viande cultivée ont fortement corrigé depuis leurs sommets de 2021, ce qui pourrait jouer en faveur de Kobiom, dont le positionnement sur la fermentation — moins médiatique mais plus mature technologiquement — attire des industriels en quête de solutions déjà proches du marché.

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