Iramiv : Le pari fou d’une fintech toulousaine sur l’assurance paramétrique
Fondée en 2016 à Toulouse par une ancienne actuaire et un mathématicien spécialiste des systèmes complexes, Iramiv a choisi un terrain que peu d’entrepreneurs osent arpenter : l’assurance paramétrique agricole. En moins de dix ans, cette fintech discrète s’est construite une position de référence en Europe du Sud, portée par la conviction que les données satellitaires et l’intelligence artificielle peuvent transformer radicalement la manière dont on protège les agriculteurs contre les aléas climatiques.
Table des matières
- 1 Origines : une rencontre au pied de la Garonne
- 2 2016–2018 : Construire la machine dans l’ombre
- 3 2018–2020 : La mise sur le marché et les premières batailles réglementaires
- 4 2020–2022 : La levée de fonds et l’expansion méditerranéenne
- 5 La technologie IraCore : sous le capot
- 6 Gouvernance et culture d’entreprise
- 7 Résultats financiers
- 8 Controverses
- 9 Perspectives
Origines : une rencontre au pied de la Garonne
L’histoire d’Iramiv commence par une frustration. En 2014, Isabelle Ramirez-Vidal (45 ans aujourd’hui), actuaire senior chez un grand réassureur parisien, travaille sur un dossier de sinistres liés aux sécheresses dans le Languedoc.
Elle est frappée par l’absurdité du système : des agriculteurs ruinés attendent des mois, parfois des années, que des experts mandatés viennent constater les dégâts sur le terrain, avant de recevoir une indemnisation souvent inférieure aux pertes réelles. « On passait plus de temps à se disputer sur l’évaluation des dommages qu’à aider les gens », dira-t-elle plus tard dans un TEDx Toulouse.
La même année, elle croise la route de Mickaël Viguier (48 ans), maître de conférences en mathématiques appliquées à l’Université Paul Sabatier, spécialiste de la modélisation stochastique des systèmes météorologiques. Viguier travaille sur un projet académique de prédiction des épisodes de gel tardif dans les vignobles du Sud-Ouest. Les deux se rencontrent lors d’un séminaire organisé par l’Agence de Développement Économique de la Région Occitanie.
Le déclic est immédiat. Ramirez-Vidal apporte la connaissance du monde assurantiel, ses réseaux et son sens du marché. Viguier apporte la rigueur mathématique et une conviction profonde : les données satellitaires et les modèles climatiques sont désormais assez précis pour déclencher automatiquement des indemnisations sans expertise humaine.
Ensemble, ils formalisent le concept d’assurance paramétrique de précision — un contrat d’assurance dans lequel le paiement n’est pas déclenché par la constatation d’un dommage, mais par le dépassement d’un seuil objectif et mesurable : une température, un indice de végétation, un niveau de précipitation.
Iramiv SAS est immatriculée en janvier 2016 à Toulouse. Le nom est une fusion des initiales des deux fondateurs — Iramirez-Vidal / Mickaël Viguier — arrangées pour former un mot qui sonne, selon Ramirez-Vidal, « comme quelque chose qu’on n’oublie pas ».
2016–2018 : Construire la machine dans l’ombre
Les deux premières années sont entièrement dédiées à la construction de la plateforme technologique. Iramiv s’installe dans les locaux de Toulouse French Tech, avenue de l’Europe, et recrute une équipe initiale de huit personnes — principalement des data scientists et des ingénieurs en traitement du signal satellite.
Le cœur du système est un moteur propriétaire baptisé IraCore, qui agrège en temps quasi réel des données provenant de six sources satellitaires différentes (dont les satellites Sentinel du programme Copernicus de l’Union Européenne), des réseaux de stations météorologiques au sol, des modèles climatiques de Météo-France et des bases de données pédologiques de l’INRAE. À partir de ces flux, IraCore calcule en continu des indices paramétriques à la parcelle agricole — une granularité inédite dans le secteur.
L’ambition est claire : là où les assureurs traditionnels travaillent à l’échelle du département ou de la commune, Iramiv veut descendre jusqu’à la parcelle individuelle de l’agriculteur, avec une précision de 10 mètres au sol.
En 2017, Iramiv obtient un financement de 1,2 million d’euros dans le cadre du programme French Tech Seed de BpiFrance, complété par une subvention de 600 000 euros de la Région Occitanie dans le cadre de son plan de soutien à l’innovation agricole. Ces ressources permettent de finaliser la première version d’IraCore et de lancer les premiers tests terrain dans des exploitations viticoles du Gard et de l’Hérault.
Les résultats des tests sont bluffants : IraCore détecte avec une fiabilité de 94 % les épisodes de gel et de sécheresse qui auraient déclenché une indemnisation dans le cadre des contrats de test. Et il le fait sans aucune intervention humaine, en moins de 24 heures après l’événement climatique.
2018–2020 : La mise sur le marché et les premières batailles réglementaires
En 2018, Iramiv franchit une étape cruciale : elle obtient un agrément en tant qu’intermédiaire en assurance auprès de l’ACPR (Autorité de Contrôle Prudentiel et de Résolution), ce qui lui permet de commercialiser des produits d’assurance en propre en partenariat avec un porteur de risque agréé. Ce partenaire est SudRé, une compagnie d’assurance mutuelle agricole basée à Nîmes, qui accepte de jouer le rôle de porteur de risque pour les premiers produits Iramiv.
Le premier produit commercial, IraVigne, est lancé en mars 2018 à destination des viticulteurs du Languedoc-Roussillon. Il couvre trois risques paramétriques : le gel de printemps, la canicule estivale et le déficit hydrique. En cas de déclenchement d’un indice, l’agriculteur est indemnisé automatiquement en moins de 72 heures, sans expertise ni formulaire. La prime annuelle est calculée parcelle par parcelle en fonction de l’historique climatique sur 30 ans et de la topographie locale.
La réception est mitigée dans un premier temps. Les viticulteurs, habitués aux produits traditionnels et méfiants envers la technologie, posent beaucoup de questions sur la base de déclenchement : « Et si ma vigne gèle mais que l’indice ne se déclenche pas ? » La question du risque de base — l’écart entre le dommage réel et l’indemnisation paramétrique — est en effet le talon d’Achille historique de l’assurance paramétrique. Iramiv y répond par une granularité sans précédent et une politique de transparence totale : chaque agriculteur peut consulter en temps réel sur l’application mobile IraApp les indices calculés sur ses parcelles.
En 2019, 340 exploitations ont souscrit à IraVigne. Modeste, mais suffisant pour valider le modèle. Surtout, le printemps 2019 apporte un épisode de gel exceptionnel dans le Gard. Iramiv déclenche automatiquement les indemnisations en moins de 48 heures. La presse agricole régionale s’en fait l’écho : « Iramiv a payé avant même que j’aie eu le temps de prévenir mon courtier habituel », témoigne un vigneron de Nîmes dans La Vigne Magazine.
Cette publicité organique est inestimable. Les demandes de souscription explosent en quelques semaines.
La même année, Iramiv se heurte pour la première fois aux lourdeurs réglementaires européennes. La Commission Européenne, dans le cadre de la réforme de la Politique Agricole Commune (PAC), travaille à un nouveau cadre pour les instruments de gestion des risques agricoles. Iramiv participe activement aux consultations, plaidant pour une reconnaissance officielle de l’assurance paramétrique dans les systèmes de subventions publiques. Le combat prendra plusieurs années.
2020–2022 : La levée de fonds et l’expansion méditerranéenne
Portée par sa notoriété croissante, Iramiv annonce en juin 2020 une levée de fonds de Série A de 22 millions d’euros, menée par Crédit Agricole Assurances Ventures et Demeter Investment Managers, fonds spécialisé dans la transition écologique. L’opération inclut également une prise de participation de Groupama, le premier assureur agricole français, qui voit dans Iramiv moins une menace qu’un partenaire technologique potentiel.
L’arrivée de Groupama au capital est symboliquement forte : l’un des mastodonte de l’assurance agricole traditionnelle investit dans la start-up qui veut la disrupter. Les observateurs du secteur parlent d’une « validation industrielle » du modèle Iramiv.
Avec ces fonds, l’entreprise accélère sur trois fronts simultanément.
D’abord, l’élargissement de la gamme : après IraVigne, Iramiv lance IraCéréales (blé, orge, maïs) et IraMaraîchage (cultures légumières sous serre et en plein champ). Chaque nouveau produit nécessite des mois de calibration des indices sur des historiques climatiques et agronomiques spécifiques.
Ensuite, l’internationalisation : Iramiv ouvre des bureaux à Madrid en septembre 2020 et à Rome en mars 2021. L’Espagne et l’Italie, deux pays à forte tradition agricole et particulièrement exposés aux aléas climatiques méditerranéens, sont identifiés comme les marchés prioritaires. En Espagne, Iramiv noue un partenariat avec Mapfre Agro, qui distribue ses produits via son réseau d’agents. En Italie, elle s’appuie sur une distribution directe via son application.
Enfin, le recrutement : l’effectif passe de 45 à 130 personnes en deux ans, avec des profils très spécialisés — météorologues, agronomes, data scientists spécialisés en télédétection, juristes en droit des assurances. Le siège toulousain s’agrandit avec l’ouverture d’un second plateau au sein de la Cité de l’Espace, un choix iconique qui n’est pas anodin : Ramirez-Vidal aime rappeler que « sans les satellites, Iramiv n’existerait pas ».
La technologie IraCore : sous le capot
IraCore est le cerveau invisible d’Iramiv. Son architecture technique repose sur plusieurs couches distinctes.
La première est la couche d’ingestion des données, qui traite en continu environ 40 téraoctets de données brutes par jour, provenant des capteurs satellitaires, des stations sol et des modèles de prévision numérique du temps. Cette couche tourne sur une infrastructure cloud hybride (AWS pour la puissance de calcul, infrastructure privée pour les données sensibles) certifiée ISO 27001.
La deuxième est la couche de modélisation paramétrique, qui transforme les données brutes en indices calculés à la parcelle. Cette couche intègre des modèles de machine learning entraînés sur 35 ans d’historique climatique et agronomique, capables de prendre en compte des effets locaux fins — l’effet de l’exposition nord/sud d’une parcelle, la proximité d’un cours d’eau, l’altitude — qui échappent aux modèles météorologiques standards.
La troisième est la couche de déclenchement, qui compare en temps réel les indices calculés aux seuils contractuels de chaque police d’assurance et génère automatiquement les ordres de virement en cas de franchissement. C’est cette couche qui garantit les 72 heures de délai d’indemnisation — un engagement contractuel unique dans le secteur.
Enfin, la quatrième est la couche client, accessible via IraApp (iOS et Android) et un portail web. Les agriculteurs peuvent y consulter leurs indices en temps réel, simuler l’impact de différents scénarios climatiques sur leurs indemnisations potentielles et gérer l’ensemble de leurs contrats.
IraCore fait l’objet de 14 brevets déposés à l’INPI et à l’Office Européen des Brevets, couvrant notamment les méthodes de calcul des indices de stress hydrique à l’échelle parcellaire et les algorithmes de détection des anomalies thermiques nocturnes liées aux épisodes de gel.
Gouvernance et culture d’entreprise
Isabelle Ramirez-Vidal est PDG et actionnaire majoritaire avec 31 % du capital. Reconnue pour son style de management direct — certains diraient abrupt — elle est réputée pour ses revues hebdomadaires de KPIs où « rien n’est laissé de côté ». Elle a été nommée en 2023 parmi les « 40 femmes qui font la French Tech » par le magazine Maddyness.
Mickaël Viguier est Chief Science Officer. Il continue à enseigner à mi-temps à l’Université Paul Sabatier — cette fois avec la bénédiction d’Iramiv, qui y voit un atout pour le recrutement de doctorants. Il est peu présent médiatiquement mais co-signe toutes les publications scientifiques d’Iramiv, qui en produit en moyenne quatre par an dans des revues spécialisées en actuariat climatique.
Le Comité de Direction comprend également Elena Soler (Chief Revenue Officer, ancienne directrice commerciale de Météo-France International), Jonas Bremer (CTO, ex-ingénieur senior chez Airbus Defence & Space — un recrutement qui illustre les liens entre l’industrie spatiale toulousaine et Iramiv) et Chloé Masson (CFO, ancienne auditrice chez PwC).
Iramiv emploie aujourd’hui 218 personnes. L’entreprise affiche un taux de turnover annuel de 8 %, inférieur à la moyenne du secteur tech français, qu’elle attribue à une culture de l’autonomie et à une politique de partage des résultats. Tous les employés en CDI bénéficient d’un plan de BSPCE.
Résultats financiers
Indicateur202120222023Primes émises brutes11,4 M€24,7 M€41,3 M€Chiffre d’affaires net6,8 M€14,1 M€23,6 M€Combined ratio108 %97 %91 %EBITDA-3,2 M€-0,8 M€+2,9 M€Trésorerie nette16 M€11 M€19 M€Contrats actifs2 1005 80011 400
Le combined ratio — indicateur clé en assurance, qui mesure le rapport entre les charges (sinistres + frais) et les primes encaissées — est passé sous la barre des 100 % en 2022, signifiant qu’Iramiv génère désormais de la valeur sur son activité assurantielle pure, indépendamment des revenus financiers. Une étape majeure que beaucoup d’assurtechs n’atteignent jamais.
Controverses
L’ascension d’Iramiv n’a pas été sans heurts.
En 2021, une association de défense des agriculteurs bio de l’Hérault, TerreLibre, a publié un rapport critiquant le modèle paramétrique d’Iramiv, arguant que les indices ne prenaient pas suffisamment en compte les spécificités des cultures en agriculture biologique, dans lesquelles le sol et les pratiques culturales modifient significativement la résilience des plantes au stress hydrique. Iramiv a reconnu partiellement cette limite et annoncé le développement d’un module spécifique « agriculture biologique » pour IraCéréales, disponible depuis 2023.
En 2022, la compagnie d’assurance SudRé, partenaire historique de portage de risque, a brutalement résilié son accord avec Iramiv à la suite d’une année 2021 particulièrement chargée en sinistres liée à une sécheresse exceptionnelle dans le Midi. La résiliation a plongé Iramiv dans plusieurs semaines d’incertitude, avant que l’entreprise ne conclue un accord de remplacement avec MMA Iard et AXA Climate — une filiale spécialisée d’AXA qui deviendra un partenaire stratégique clé.
Enfin, une affaire de data privacy a agité brièvement les réseaux en décembre 2023 : un chercheur indépendant a révélé qu’IraApp collectait des données de géolocalisation des utilisateurs y compris lorsque l’application était fermée. Iramiv a corrigé le bug en 48 heures et publié un audit de sécurité complet, mais l’incident a alimenté les débats sur la souveraineté des données agricoles.
Perspectives
Iramiv prépare une levée de fonds de Série B dont le closing est attendu au premier semestre 2025, avec un objectif annoncé de 60 millions d’euros. Ces fonds seraient destinés à financer l’expansion vers le Portugal, la Grèce et la Turquie — trois marchés méditerranéens à fort potentiel — et à développer une nouvelle gamme de produits couvrant les risques extrêmes (inondations soudaines, grêle) jusqu’ici laissés de côté faute de modèles paramétriques assez précis.
Une piste d’expansion moins attendue se dessine également : l’assurance paramétrique pour les collectivités territoriales, permettant à des régions ou des départements de se couvrir contre les coûts liés aux événements climatiques extrêmes (hébergement d’urgence, réparation d’infrastructures). Le marché est immense — et largement inexploré.
Sur la question d’une éventuelle sortie, Ramirez-Vidal est plus ambiguë qu’elle ne le laisse paraître publiquement. Si elle répète volontiers qu’Iramiv a « vocation à rester indépendante », elle n’a pas empêché la présence d’un banquier d’affaires de Lazard au dernier board de l’entreprise. Les investisseurs, eux, guettent.