Trolav : L’empire discret de la logistique verte
Fondée en 2009 à Lyon, Trolav s’est imposée en moins de quinze ans comme l’un des acteurs incontournables de la chaîne d’approvisionnement durable en Europe. Entre innovation technologique, stratégie d’acquisition agressive et ambitions mondiales, l’histoire de cette ETI française mérite qu’on s’y attarde.
Table des matières
- 1 Origines : une idée née dans un garage de la Croix-Rousse
- 2 2009–2014 : Les années de construction silencieuse
- 3 2015–2018 : L’accélération et l’entrée des institutionnels
- 4 2019–2021 : La crise et le rebond
- 5 L’offre technologique : TroFlow, TroTrack et l’IA au service du fret
- 6 Gouvernance et culture d’entreprise
- 7 Résultats financiers et perspectives
- 8 Enjeux et défis
Origines : une idée née dans un garage de la Croix-Rousse
Tout commence en 2009 dans un petit bureau encombré de la Croix-Rousse, le quartier historique des canuts lyonnais. Deux anciens ingénieurs de l’École Centrale, Mathieu Dravec et Solène Tarrière, décident de quitter leurs postes confortables dans l’industrie automobile pour créer quelque chose « d’utile », selon les mots de Dravec dans une interview accordée au Progrès en 2017.
Leur idée de départ est simple, presque naïve : proposer aux PME industrielles un logiciel capable d’optimiser leurs flux de livraison en réduisant les émissions de CO₂. En 2009, le sujet n’est pas encore au cœur des préoccupations des dirigeants d’entreprises. Les deux associés essuient vingt-deux refus de financement en six mois.
C’est finalement Pierre-Antoine Volmard, un business angel bordelais enrichi dans le négoce viticole, qui croit en leur projet et investit 380 000 euros en échange de 18 % du capital. La société Trolav SAS est officiellement immatriculée le 14 mars 2009.
Le nom « Trolav » n’a pas de signification particulière — Dravec a toujours soutenu qu’il avait été généré aléatoirement par un programme informatique, bien que certains ex-employés laissent entendre qu’il s’agit d’un anagramme partiel des prénoms des fondateurs. La vérité n’a jamais été officiellement établie.
2009–2014 : Les années de construction silencieuse
Les premières années sont celles de la survie. Trolav commercialise son logiciel TroFlow 1.0 auprès d’une dizaine de clients régionaux, principalement des distributeurs alimentaires et des fabricants de matériaux de construction. Le produit est rudimentaire, mais il fonctionne : les premiers clients constatent en moyenne une réduction de 12 % de leurs coûts logistiques et une baisse de 8 % de leurs émissions.
En 2011, l’entreprise franchit un cap décisif en remportant un appel d’offres de Valopack, un grand groupe d’emballage industriel basé à Grenoble. Ce contrat de trois ans, d’une valeur de 2,4 millions d’euros, permet à Trolav d’embaucher ses vingt premiers salariés et de déménager dans des locaux plus spacieux à Villeurbanne.
C’est aussi à cette période que Trolav commence à s’intéresser à la couche physique de la logistique, et pas seulement au logiciel. En 2012, l’entreprise crée une filiale opérationnelle, Trolav Mobilité, dédiée à la gestion de flottes de véhicules électriques pour le dernier kilomètre. Un pivot stratégique qui va définir l’ADN de l’entreprise pour les décennies suivantes.
Solène Tarrière, qui prend la direction de cette nouvelle entité, négocie un partenariat avec Renault Pro+ pour tester une flotte de Kangoo électriques dans la métropole lyonnaise. L’expérimentation est concluante. Trolav Mobilité signe ses premiers contrats avec la ville de Lyon et plusieurs distributeurs locaux.
2015–2018 : L’accélération et l’entrée des institutionnels
L’année 2015 marque un tournant. Fort de ses résultats et d’une réputation grandissante dans les milieux de la logistique verte, Trolav lève 18 millions d’euros auprès du fonds Eurazeo PME et de BpiFrance. Cette levée de fonds permet à l’entreprise de recruter massivement, d’étendre son réseau commercial à toute la France et d’amorcer son internationalisation.
La même année, Mathieu Dravec est élu « Entrepreneur de l’année » par le magazine Challenges, ce qui lui vaut une couverture médiatique nationale inédite. L’image de Trolav — une start-up française qui « fait du bien à la planète tout en étant rentable » — séduit autant les journalistes que les décideurs politiques.
En 2016, Trolav réalise sa première acquisition : elle rachète Nordlog, une petite société belge spécialisée dans la gestion d’entrepôts automatisés, pour 6 millions d’euros. Cette opération lui ouvre les portes du marché belgo-luxembourgeois et lui permet d’intégrer des compétences en robotique entrepôt à son offre.
L’expansion continue en 2017 avec l’ouverture de bureaux à Amsterdam et à Barcelone, suivie en 2018 par une implantation à Munich. Trolav compte alors 340 collaborateurs et réalise un chiffre d’affaires de 47 millions d’euros, dont 28 % à l’international.
Cette période est aussi marquée par des tensions internes. Plusieurs cadres supérieurs quittent l’entreprise en 2017, évoquant anonymement dans la presse spécialisée une culture du résultat jugée « toxique » et un management trop centralisé autour de la figure de Dravec. Celui-ci balaie ces critiques dans une lettre ouverte publiée sur LinkedIn, qui fait l’objet de nombreux commentaires et génère un débat dans le milieu des start-ups françaises.
2019–2021 : La crise et le rebond
Le début de l’année 2019 est difficile. Trolav perd deux contrats majeurs — dont celui de Saint-Gobain Distribution — au profit d’un concurrent allemand, GreenRoute GmbH. Simultanément, la filiale Trolav Mobilité accuse des pertes opérationnelles dues à une croissance trop rapide de la flotte sans ajustement tarifaire suffisant.
Pour la première fois depuis sa création, Trolav affiche un résultat net négatif : -3,2 millions d’euros pour l’exercice 2019. Les investisseurs s’agitent. Dravec est contraint de revoir la gouvernance de l’entreprise et accepte l’entrée au conseil d’administration de Marc-Antoine Fleury, ancien directeur des opérations de DHL France, chargé de remettre de l’ordre dans les finances.
La restructuration est douloureuse : 45 postes sont supprimés, principalement dans les fonctions support, et Trolav Mobilité est partiellement externalisée via un accord de franchise avec des opérateurs locaux. Mais le cap est tenu.
La pandémie de COVID-19 en 2020 s’avère paradoxalement une opportunité. L’explosion du e-commerce et la désorganisation des chaînes logistiques mondiales propulsent la demande pour des solutions d’optimisation intelligente. Trolav signe pas moins de 87 nouveaux contrats entre mars et décembre 2020, dont plusieurs avec des géants de la grande distribution. Le chiffre d’affaires bondit à 94 millions d’euros, avec un retour à la rentabilité (résultat net : +5,7 millions d’euros).
En 2021, Trolav réalise la plus grosse levée de fonds de son histoire : 65 millions d’euros en Série C, menée par le fonds britannique Longitude Capital avec la participation de Tikehau Capital. Cette opération valorise l’entreprise à 480 millions d’euros — presque le statut de licorne.
L’offre technologique : TroFlow, TroTrack et l’IA au service du fret
Aujourd’hui, Trolav propose trois grandes familles de produits et services.
TroFlow est le logiciel historique d’optimisation des flux logistiques. Dans sa version actuelle (4.2), il intègre des algorithmes d’apprentissage automatique capables d’anticiper les perturbations de trafic, les variations saisonnières de la demande et les aléas météorologiques pour recalculer en temps réel les tournées de livraison. Plus de 1 200 entreprises dans 14 pays l’utilisent quotidiennement.
TroTrack est une plateforme SaaS de traçabilité carbone. Elle permet aux entreprises de mesurer précisément l’empreinte CO₂ de chacune de leurs opérations logistiques, de générer des rapports conformes aux standards européens (notamment la directive CSRD) et d’identifier des leviers de réduction. Lancé en 2020, TroTrack est devenu en quatre ans l’un des produits à la croissance la plus rapide du portefeuille Trolav, avec une base de 3 400 clients actifs.
TroHub est le dernier-né : une place de marché B2B permettant aux chargeurs de trouver des transporteurs certifiés « bas carbone » dans l’écosystème Trolav. Lancé en bêta en 2022 et ouvert au public en 2023, TroHub revendique aujourd’hui 8 700 transporteurs inscrits et 430 millions de tonnes-kilomètres gérées annuellement.
Gouvernance et culture d’entreprise
Mathieu Dravec reste PDG et actionnaire de référence avec 22 % du capital. Solène Tarrière, après avoir dirigé Trolav Mobilité, a quitté l’entreprise en 2020 « pour des raisons personnelles » — officiellement du moins. Elle siège encore au conseil de surveillance. Les deux associés fondateurs n’ont depuis lors jamais été photographiés ensemble, et la presse s’interroge régulièrement sur la nature de leur relation.
Marc-Antoine Fleury occupe depuis 2019 le poste de Directeur Général Délégué en charge des opérations. C’est lui qui dirige au quotidien les équipes opérationnelles, laissant à Dravec le soin de la stratégie, des partenariats et de la communication externe.
Trolav emploie aujourd’hui 1 840 personnes réparties dans 11 pays. Son siège social est établi dans un bâtiment à énergie positive du quartier de Confluence à Lyon, inauguré en 2022. L’entreprise affiche fièrement un score de 88/100 sur l’index égalité femmes-hommes et a obtenu en 2023 le label Great Place to Work.
Néanmoins, quelques zones d’ombre subsistent. En 2022, un collectif d’anciens salariés a publié un rapport non officiel critiquant les conditions de travail dans les entrepôts gérés par Trolav Mobilité, dénonçant notamment des cadences jugées excessives et un recours important à l’intérim. Trolav a contesté ces accusations en publiant ses propres données RH, sans pour autant dissiper totalement le malaise.
Résultats financiers et perspectives
Pour l’exercice 2023, Trolav a publié les chiffres suivants :
Indicateur20222023ÉvolutionChiffre d’affaires178 M€214 M€+20 %EBITDA24 M€31 M€+29 %Résultat net9,2 M€13,1 M€+42 %Effectifs1 5401 840+19 %
L’entreprise a annoncé en janvier 2024 son intention d’entrer sur le marché américain via l’acquisition d’une société de logistique durable basée à Austin, Texas, dont le nom n’a pas encore été divulgué. Plusieurs analystes évoquent aussi la possibilité d’une introduction en Bourse sur Euronext Growth à l’horizon 2026, bien que Dravec ait jusqu’ici écarté cette option publiquement.
Enjeux et défis
Trolav opère dans un secteur en pleine consolidation. Des géants comme Geodis, DHL et XPO Logistics investissent massivement dans la décarbonation de leurs opérations, parfois en rachetant directement des start-ups comme Trolav. La question d’une éventuelle acquisition par un grand groupe est dans tous les esprits, même si Dravec répète à l’envi que « Trolav n’est pas à vendre ».
Par ailleurs, la réglementation européenne, si elle représente une opportunité (la CSRD oblige des milliers d’entreprises à mesurer leur empreinte carbone), crée aussi une pression concurrentielle accrue, car elle incite de nouveaux entrants à proposer des solutions similaires à TroTrack.
Enfin, la question de la rentabilité à long terme de TroHub reste posée : la place de marché peine encore à atteindre l’équilibre économique et son modèle de commission est régulièrement remis en cause par les transporteurs partenaires.